Côte d'Ivoire/ Zones industrielles d'Abidjan : Travailleurs et employeurs livrent des secrets sur les conditions de travail

Monday, 05 February 2018 10:33 Written by  Published in Politique Read 451 times
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Se rendre tous les matins au boulot est le souhait de toute personne qui ressent le besoin de se prendre en charge en toute responsabilité. Mais les réalités socio-économiques sous nos tropiques sont telles que, parfois, même face aux conditions inhumaines de travail, l'on préfère se savoir en activité plutôt que d'apparaître aux yeux de l'opinion comme un désœuvré. 

 

Lundi 29 janvier 2018. Il est 12h30 minutes. Les rues de la zone industrielle de Yopougon grouillent de monde. En effet, c'est la pause déjeuner. Chacun se dirige vers ''son restaurant habituel''. Là où il peut manger à crédit. Rien qu'à l'idée de savoir que le ventre va se remplir, les visages affichent un aspect gai. C'est aussi cela le quotidien des contractuels exerçant dans les zones industrielles d'Abidjan. Mais derrière cette joie apparente, se cachent des réalités insoupçonnées auxquelles ces travailleurs font face au quotidien. Mauvais traitements salariaux, conditions de travail difficiles, situation sociale chaotique, tout n'est pas forcément rose pour les employés journaliers de ces plate-forme industrielles. 

Assis devant son plat de riz accompagné de la sauce arachide, Roger a du mal à s'accommoder des bavardages et rigolades intermittentes de ses camarades. Sa seule préoccupation terminer au plus vite son plat, afin de regagner l'usine pour y poursuivre son travail. Car, dira-t-il, c'est certes pour de l'argent qu'il contracte à la Zone, mais pour lui, le travail bien fait passe avant tout. Et c'est cela qui devrait justifier son salaire. « Si je suis venu ici à la Zone, ce n'est pas pour m'amuser. C'est pour bosser, gagner mon argent et rentrer chez moi pour m'occuper de ma famille », lâche notre interlocuteur, ouvrier dans une industrie cosmétique installée en zone industrielle de Yopougon. Mais quand, à la suite de cette débauche d'énergie, ce dévouement au travail, le traitement salarial ne suit pas, Roger qualifie cela d'abus. « Que peut bien faire un simple ouvrier dans un environnement où trouver un emploi est un véritable casse-tête chinois ? », se résigne-t-il. Roger explique que cela fait environ quatre ans qu'il exerce en zone industrielle de Yopougon en tant que journalier. Ouvrier, il dit avoir parcouru presque tous les secteurs d'activités. Pourtant, jusqu'à ce jour, il ne bénéficie d'aucune couverture sociale, n'étant contractuellement pas lié à une entreprise de façon durable. « En général, ce sont des contrats de 2 ou 3 mois renouvelables une fois. Ensuite, si tu veux revenir dans la même société, il faut laisser s'écouler un temps. Cela peut aller de deux semaines à six mois », détaille notre interlocuteur. C'est en substance, soutiendra-il, ce qui explique son ''nomadisme professionnel''. Puisque Roger se voit mal en train d'attendre un si long moment à la maison à ne rien faire. En plus, il n'a aucune garantie que passé le délai ''conventionnel'', la société le reprendra aussitôt qu'il aura postulé. « C'est dur, mais on n'a pas le choix », avoue-t-il impuissant. 

  

Difficile. 

 

En face de Roger, Marc Y., employé à temps partiel dans une usine de papeterie. Quand il mange, travaille ou se déplace, c'est comment parvenir à rembourser les nombreuses dettes qu'il a contractées depuis la mi-janvier 2018 qui le préoccupe. A l'entendre parler, l'on croirait qu'il travaille uniquement pour payer ''ses crédits''. « Que mercredi (31 janvier 2018 ; Ndrl) arrive vite. Je vais recevoir ma paie et gérer (solder sa dette ; Ndlr) la go-là (la restauratrice ; Ndlr). La monnaie restante, on verra ce qu'on peut faire avec cela », confie Marc, l'air très décontracté. Contrairement à son voisin de table, Marc ne se donne pas de la peine pour faire plaisir à ceux qu'il considère comme ''ses sorciers''. « Je ne peux pas travailler pour faire plaisir à quelqu'un qui ne me considère pas comme un être humain. Je me contente juste de faire ce pour quoi on me paie. Point barre ! », a-t-il vociféré. Sur un ton plutôt amère, il explique que l'univers de la Zone est une autre ''jungle'' où seuls les lèche-bottes sont mieux logés. Des primes qui ne sont pas versées à temps, ou pas du tout, de maigres salaires payés avec plusieurs mois de retard, et par-dessus tout des licenciements abusifs, sont le lot quotidien des contractuels en zones industrielles. Roger et Marc n'ont sans doute pas les mêmes objectifs, mais une chose est sûre : « nous sommes d'accord que travailler en zone industrielle n'est pas chose facile. Mais il est bon pour nous d'avoir de quoi nous occuper, même si les conditions de travail sont difficiles et qu'on ne gagne pas grand-chose, plutôt que de ne rien avoir à faire », conviennent-ils. 

 

Traitement. 

 

« Ici, c'est du ''deux poids, deux mesures''. Tous les employés ne sont pas logés à la même enseigne », révèle Yves B..., en activité dans une industrie de peinture. Chez son employeur, et c'est le cas dans bien d'autres sociétés, chaque employé a un traitement particulier. Parfois, pour le même boulot, deux ouvriers perçoivent des rémunérations différentes. Selon que l'un est plus proche du chef d'usine, il a droit à certaines faveurs, tandis que l'autre devra se contenter du peu qu'on lui donne, quand bien même cela est en deçà de ce que prévoit son contrat de travail. Sinon il risquerait de se faire renvoyer « sur la base de fausses accusations », déballe Yves. 

 

Les contractuels, en effet, perçoivent leur paie par quinzaine. Même si ce ne sont pas des centaines de mille, ils se réjouissent néanmoins de ce qu'ils sont payés sur la base du Smig (Salaire minimum interprofessionnel garanti). « Notre salaire n'est pas élevé, mais au moins, depuis maintenant deux à trois ans, les patrons respectent le Smig imposé par l’État », renchérit Yves. « Cependant, il faut se réveiller tôt pour avoir son dû en entier », remarque-t-il. A l'en croire, la plupart des petites unités industrielles ont tendance à vouloir priver les employés de leur droit le plus élémentaire : le salaire, notamment. « Comment peut-on s'en sortir si ce que l'employeur est censé te verser chaque quinzaine, c'est finalement en fin de mois qu'il décide, sans ton consentement, de te le reverser ? », dénonce notre source. Il poursuit, indiquant que  « cela aurait été encore mieux si l'employeur respectait cette décision unilatérale qu'il prend à son bon vouloir. Mais que non ! On va accumuler deux, voire trois mois d'arriérés. Et lorsqu'il se décide enfin à nous payer, c'est en monnaie de singe qu'il le fait. C'est parfois révoltant », dénonce Roger. 

 

Il fait remarquer aussi que la majorité des jeunes travaillant en zones industrielles n'ont plus besoin, à ce jour, de lutter pour se voir déclarer à la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps), puisque c'est un acquis. Cependant, la véritable bataille qui s'impose à eux, c'est comment parvenir à décrocher des Contrats à durée indéterminée (Cdi). Sur la question, contrairement à ce qui est admis dans l'opinion publique, les travailleurs estiment que s'il est difficile pour eux d'être recruté à temps plein au sein des entreprises industrielles, ce n'est pas tant parce que les industriels ont l'intention d'abuser d'eux. Mais c’est parce qu'entre eux employés, « il y a trop de torpilleurs ». « Les gens peuvent bien nous prendre en Cdi. Mais c'est nous-mêmes qui sommes de mauvaise foi. Si tu travailles bien et que les patrons commencent à dire du bien de toi, il y aura des personnes parmi nous qui iront te dénigrer, rien que pour s'attirer les faveurs des chefs. C'est ainsi que beaucoup d'entre nous sont largués après trois ou six mois d'activité », révèle Roger, très remonté. Pour lui, les vrais bourreaux des ''jeunes débrouillards'' de la Zone, « c'est nous-mêmes ». « Que les gens évitent d'indexer les chefs d'entreprises », a-t-il tranché. 

 

Explications. 

 

Lorsque l’on interroge les responsables des établissements industriels sur les conditions de travail de leurs employés, c'est un sujet qui, a priori, est banalisé. Pour eux, aucun employé ne peut se satisfaire à 100 % de sa situation sociale ou des conditions dans lesquelles il exerce. Aussi, aucun d'entre eux ne veut se prononcer officiellement, craignant peut-être de susciter des soulèvements au sein du personnel. Ainsi, que ce soit à la Sotaci, Acipac, Nestlé, Gandour, Industrap, Kaera, etc., où notre équipe de reportage s'est rendue, aucun entretien officiel n'a été obtenu. Tout de même, selon des confidences, avec la relance de l'économie ivoirienne au lendemain de la crise post-électorale, et surtout les travaux de réhabilitation et de construction de [nouvelle] zones industrielles, beaucoup de choses ont évolué dans le bon sens. Notamment au niveau des rémunérations (sans aucune autre forme de précision sur le montant). Au titre des motifs qui déterminent le choix de recrutement en Contrat à durée déterminée (Cdd) plutôt qu’en Cdi, les explications sont variées. Certains évoquent le besoin de ''tester les compétences'' du salarié avant de prendre le ''risque'' de le recruter durablement. Autrement dit, pour ces industriels, l'activité dans les usines est telle qu'il y a un besoin permanent de disposer d'ouvriers éveillés, dévoués à la tâche, et non « d'ouvriers qui se croient fonctionnaires ». D'où l'obligation de renouvellement régulier du personnel, avec un objectif d’efficacité. D'autres, par contre, soutiennent que c'est dans le souci de limiter les risques en cas de ralentissement de leur activité. A la vérité, aucun industriel ne veut payer un personnel qui n'est pas en activité. Leur but principal étant la recherche du profit. Pour cela, ils optent pour le strict minimum en termes de Cdi. En général, ce sont le personnel administratif et les responsables d'usine qui bénéficient le plus souvent de contrat de longue durée. 

  

Elysée LATH 

  

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Michel Desire

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