Extorsions d’aveux : Comment les pro-Gbagbo sont torturés à la Dst

Thursday, 11 January 2018 08:16 Written by  Published in Politique Read 1968 times
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La Direction de la surveillance du territoire (Dst) s’est taillée depuis 2011, une réputation digne d’une une police secrète.  Avec pour rôle unique d’arrêter les adversaires politiques au régime, les interroger avec des méthodes violentes aux fins de leur extorquer des graves aveux, avant de les envoyer devant la justice. Sous nos yeux, et sans que cela n’émeuve personne, la Dst marque au fer rouge, la vie politique ivoirienne. C’est la conclusion à laquelle sont parvenus les pro-Gbagbo qui ont malheureusement séjourné à la Dst. Avec des procédures judiciaires ouvertes contre eux en rapport avec la crise postélectorale. Ce ne sont pas les accusés Jean Noël Abéhi, Hubert Oulaye, Moïse Lida Kouassi, Charles Blé Goudé et autres qui diront le contraire. Comme s’ils s’étaient passés le mot, ils  dénoncent (depuis les premiers procès des pro-Gbagbo jusqu’à ce jour) avec les mêmes mots, les agissements moyenâgeux de la Dst qui se comporte,  comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

 

L’avocat du commandant Abéhi accuse…

Il s’appelle Me Gohi Bi, avocat au barreau d’Abidjan. Il s’occupe de la  Défense du commandant Jean Noël Abéhi, ancien responsable du Groupement d’engins blindés de la gendarmerie nationale. Il est poursuivi pour complot contre l’autorité de l’Etat. Pour la petite histoire, au cours de la procédure qui a abouti à son jugement en cours devant la Cour d’Assises au Plateau, l’ancien commandant de l’Escadron blindé de la gendarmerie nationale a séjourné entre les murs de la Dst. Et il ne l’oubliera pas de sitôt, si on en croit le témoin glacial de son conseil : «Mon client a été mis en lambeaux à la Dst. Après avoir été transféré à Bouaké, il était à deux doigts de la mort. Nous remercions les autorités judiciaires de Bouaké, parce qu’il a même été opéré dans les locaux du Camp pénal de Bouaké ; une opération  qui a commencé à midi et qui s’est terminée à 6h  du matin. C’est pour vous dire combien c’était très grave, il était à deux doigts de la mort. Il a reçus des coups ; il avait tous les reins qui étaient brisés, il avait le squelette du dos qui était fracturé. Il était au bord de la mort», fait savoir Me Gohi Bi. Vous avez bien lu, la Dst a mis le commandant Abéhi en lambeaux. On l’a torturé, il a été soumis à des traitements inhumains aux fins de lui faire dire des choses qu’on veut qu’il dise pour corser son PV d’audition. Si audition il y avait. Comme il n’obtempérait pas, comme il ne voulait pas dire ce que le régime veut entendre,  alors ses geôliers se ont déchaînés contre lui et ils lui ont brisé les os du squelette à telle enseigne qu’il était à deux doigts de passer de vie à trépas ! Comme l’a dit son avocat. Evidemment, le commandant Abéhi a trainé les graves séquelles de cette maltraitance jusqu’à Bouaké dans les locaux du Camp pénal. Et là bas, il passera plusieurs heures aux mains des toubibs, sur le billard, dans l’enceinte même du Camp pénal, pour lui éviter une mort en détention qui aurait été un scandale qui pendrait au nez de la justice des vainqueurs. Aussi grave soit-il, ce témoignage de Me Gohi qui a été abondamment relayé par la presse, le jour suivant, n’a jamais été démenti. Bien au contraire, pour corroborer les dires des accusés qui chargent la Dst, la Cour a par moments «mis de côté, les PV de la Dst pour ne s’en tenir qu’aux déclarations faites par le juge d’instruction qui, on est tous d’accord là-dessus, sont faites en toute sérénités et sans pression ». Le commandant Abéhi est passé devant la Cour d’assises le lundi 8 janvier, il a clamé son innocence mais dénoncé encore des pratiques de la Dst. Pareil pour ses coaccusés qui ont incendié cette même Dst !

 

La Dst a fabriqué des PV contre le ministre Hubert Oulaye

Au terme d’un procès abracadabrant, dont le verdict a d’ailleurs laissé sur sa faim la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme (Lidho), le ministre Hubert Oulaye a écopé d’une lourde peine d’emprisonnement de 20 ans. Grâce aux PV qui ont été malicieusement fabriqués par la Dst. Mais malgré la sévérité de sa condamnation, l’accusé est rentré chez lui. Mais son procès, lui, continue de mettre en lumière,  les méthodes rétrogrades de la Dst. De fait, lors de son audition contradictoire le lundi 18 décembre 2017, Me Dako Toussaint, membre de l’équipe de défense du ministre Hubert Oulaye, a été scandalisé de constater à la barre que des 5 témoins qui, dit-on, auraient fait des déclarations compromettantes contre l’accusé à la Dst, un seul était présent à la barre. Les autres se sont évanouis dans la nature. Alors que leurs témoignages ont été versés au dossier d’accusation. Il relève que les faits pour lesquelles son client est poursuivi sont très graves, pour qu’en plus de se contenter d’une note de synthèse en lieu et place des PV introuvables de la Dst, on passe outre, ces témoins dont les déclarations ont été versées au dossier. «Nous sommes en Assises, ce qui suppose que les faits qui sont poursuivis sont suffisamment graves. Pour la manifestation de la vérité, nous pensons que la Cour ne peut utilement siéger sans la présence des témoins. Quand nous visitons les PV de la Dst, il y a des déclarations très accablantes qui ont été faites par ces témoins et qui ont été versées au dossier d’accusation. Leurs auteurs devraient être présents». Avait demandé vainement Me Dako. Les PV de la Dst faisaient état de ce que le ministre Hubert Oulaye a remis de l’argent à des mercenaires aux fins de déstabiliser le régime Ouattara à partir de l’Ouest de la Côte d’Ivoire qui est sa région natale. Il lui a été attribué un numéro de téléphone portable et un répertoire téléphonique qui seraient la preuve de son implication dans le meurtre des regrettés soldats onusiens dans la zone de Tabou. Les mêmes PV font état d’un aéroport à Tabou qui aurait servi de base arrière à M. Oulaye et ses supposés complices… Des déclarations mensonges fabriquées par la Dst, et qui ont très vite montré leurs limites grâce à la pertinence des questions contradictoires posées par la Défense. Ce qui n’est pas fait pour aider la réconciliation nationale, dans la mesure qu’avant Hubert Oulaye, bien des accusés pro-Gbagbo parties à des procès ont subis le même traitement.

 

Blé Goudé raconte son calvaire à la Dst devant la Cpi

Des Ivoiriens comparent la Dst à une police secrète, parce que sa triste renommée a dépassé les frontières nationales. La démonstration a été faite lors de la première comparution du ministre Charles Blé Goudé devant la Cour pénale internationale (Cp) à La Haye. Mais déjà, au mois d’aout 2013, le collectif de ses avocats dénonçait, au cours d’une rencontre avec la presse, ses conditions de détention au violon de la Dst. Maître Hervé Gouaméné et ses confrères avaient unanimement condamné «avec la dernière énergie » les tortures, traitements inhumains et dégradants dont Charles Blé Goudé faisait l’objet depuis sa déportation du Ghana. Ils avaient pris à témoin l’opinion nationale et internationale sur une probable atteinte à la vie de leur client ; et avaient exigé en vain qu’il soit détenu dans des conditions légales, à savoir dans une maison d’arrêt et de correction où il pourrait recevoir la visite de ses avocats et des membres de sa famille. « Mesdames et Messieurs les journalistes, après six mois de démarches pour que Monsieur Charles Blé Goudé soit détenu dans des conditions légales et bénéficier de la visite de ses avocats et des membres de sa famille, nous avons été autorisé à le rencontrer ce vendredi 02 Août 2013, de 15 h 27  à 17 h30 au bureau du juge d’instruction. Nous avons rencontré un homme fatigué, amaigri et portant les séquelles de la torture et des traitements cruels, inhumains et dégradants dont il est l’objet depuis son arrestation, » avait témoigné Me Gouaméné. Le ministre Blé Goudé est lui-même revenu sur ses conditions de détention exécrables au violon de la Dst. Voici ce qu’il a dit dans le prétoire de la Cpi, devant le monde entier. «Je voulais que cela soit noté. Dans mon pays, avant qu’on me remette à la Cpi, pendant 14 mois, j’ai été séquestré Mme la Juge. Je ne pouvais voir personne et personne ne pouvait me voir, Mme la Juge. Mme la juge, chaque fois qu’on devait me déplacer, on me bandait les yeux avec un morceau de pagne, on me mettait une cagoule à la Dst de mon pays où j’ai fait près de 9 mois et demi avec pour voisins Jean Yves Dibopieu et Jean Noel Abehi. Les autres lieux où on m’a détenu, j’avais toujours les yeux bandés et jamais je n’ai su où j’étais. Madame la Juge, c’est tout dernièrement que mon geôlier est venu pour me coiffer. Ils sont venus dans la chambre avec des bagages; on a été au sous sol tout l’après midi et c’est quand nous sommes remontés que la chambre était d’une propreté sans pareille. Ils ont rangé des livres, ils ont rangé tout ce qu’il y avait à ranger et ils avaient un appareil et ils ont commencé à me photographier. Ils me disent: «Il faut sourire » puis je souris, « Fais comme si tu étais entrain de lire » et je lis. C’est plus tard que je me suis rendu compte que c’était une mise en scène que le ministre de la Sécurité venait de faire. Madame la Juge, j’ai été réveillé le 21 mars à minuit, on m’a bandé les yeux, on m’a mis une cagoule, on m’a mis dans un véhicule. De minuit jusqu’au matin, j’étais assis dans une chaise, les yeux bandés, la tête encagoulée et c’est le matin quand on m’a enlevé la cagoule que je me suis rendu compte que j’étais à la Dst à nouveau ». Faut-il faire un dessin ?

Moïse Lida Kouassi et les autres détenus pro-Gbagbo

Le ministre Moïse Lida Kouassi a été arrêté par les autorités togolais puis remis aux autorités ivoiriennes. Tout le monde le sait. Mais peut-être que tout le monde ne sait pas qu’il a subi lui un traitement spécial au violon de la Dst. Voilà ce qu’avait écrit à l’époque le confrère La dépêche d’Abidjan et qui n’a jamais été démenti : «A la Direction de la surveillance du territoire (Dst), une source policière nous informait, à 18h 14 au moment où nous bouclions, que «Lida Kouassi a est en train de subir une torture inhumaine». A informé un officier de la police ivoirienne sous l’anonymat. Les noms de ses bourreaux nous été communiqués, mais nous préférons les garder secrets pour les besoins de sécurité et surtout pour ne pas que, pris de panique, les tortionnaires de Lida ne l’éliminent. Espérons tout simplement que le pire n’arrive pas et que l’ancien ministre de la Défense du Président Laurent Gbagbo ne succombe à la maltraitance qu’il subit depuis son extradition du Togo. » Vrai ou faux ? Ce qui est indéniable, c’est que toute la Côte d’Ivoire a vu un soir sur les antennes de la Rti le ministre Lida faire des aveux gravissimes dans une posture bizarre, comme s’il lisait sur un tableau ! Il est à noter que comme le ministre Lida, des coaccusés de Simone Gbagbo ont connu le même traitement entre les mains de la Dst. C’est le constat général qui a fait le lundi 12 janvier 2015, au palais de justice du Plateau où siégeait la Cour d’assises. Ce jour-là, les avocats de la Défense ont fait un procès en règle de la Dst. De fait, Me Dadjé a fait une déclaration fort retentissante ce jour-là qui a éclaboussé la Dst : « Nous voulons interpeller la Cour. Nous n’avons pas eu gain de cause par rapport aux droits de l’Homme. A la Dst, des avocats n’ont pas le droit d’avoir accès aux détenus dans les enquêtes préliminaires», a relevé l’avocat, qui a lui-même séjourné à la Dst sans assistance judiciaire. « Je suis un ex-inculpé d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Je n’ai pas été assisté par un avocat alors que je l’avais exigé. Quand vous êtes à la Dst, on vous dit de signer un PV [Procès verbal] que les enquêteurs rédigent. Et on vous dit : ‘’si vous ne signez pas, vous ne sortirez pas’’. Alors vous êtes obligés de signer pour sortir. Il y a de nombreuses personnes qui sont encore à la Dst, parce qu’elles ont refusé de signer des PV. C’était le cas de Blé Goudé, Dogbo Blé et les autres. Les PV sont faits sous la contrainte». Avait interpelé Me Dadjé. Il avait été soutenu ce jour-là par son éminent confrère Me Toussaint Dako Zahui en ces termes : « Dès demain, M. le président, nous allons vous présenter les conclusions relatives aux passages de nos clients à la Dst », avait promis Me Dako. Me Blédé Dohora lui avait emboîté le pas en ces termes, toujours au sujet des pratiques de la Dst : «Que le Parquet se rende à la Dst pour voir si les avocats voient leurs clients. J’ai été séquestré à la Dst pendant de longues heures parce que je voulais assister Me Dadjé ». Quand des avocats régulièrement inscrits au barreau subissent de tels traitements, quel citoyen lambda pourrait y échapper. La Dst demeure un camp de torture. C’est Désirée Douati, la présidente de l’Association des femmes et familles des détenus d’opinion de Côte d’Ivoire (Affdo-Ci), qui l’a dit début Juin 2017, dans une interview accorde à un confrère en ligne. Elle a précisé que «Le nombre de détenus en Côte d’Ivoire, comme j’ai pour l’habitude de le dire s’accroit de jour en jour. A cette heure précise, nous sommes à près de 300 détenus d’opinion dans les prisons légales et près de 100 à la Dst (Direction de la surveillance du territoire, ndlr) qui demeure un camp de torture». Face à de telles accusations, la question est de savoir s’il existe des voies de recours contre les actes de la Dst, des limites aux pouvoirs exorbitantes de cette Direction, qui semble au-dessus de tout contrôle et s’adonne par conséquent à cœur joie à des pratiques unanimement décriées par les justiciables. En attendant, les tortures de détenues se poursuivent…

B.T

Michel Desire

President of Morning of Africa.
Mail: michel@moacinter.com