Côte d’Ivoire/Annonces et promesses: Alassane Dramane Ouattara et la technique du bluff

Tuesday, 09 January 2018 12:42 Written by  Published in Politique Read 743 times
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Alassane Ouattara est passé à la vitesse supérieure. Après la frénésie des inaugurations de plusieurs infrastructures, plus rien ne l’arrête. Les réalisations qu’il s’est engagé, dans son discours de nouvel an 2018, à effectuer en un an (2018) et en trois ans (2018-2020) afin que le pays atteigne l’émergence, affolent les compteurs et donnent simplement le tournis. L’objectif politique visé est simple: entretenir la légende du mythe prométhéen et espérer tourner, dans la mémoire collective, la page de tous ses prédécesseurs, sans exception. Dans un travail savant de communication politique robuste et rodée, le chef de l’Etat cherche, depuis son deuxième mandat (2015-2020), à laisser tout le monde ou presque muet d’ébahissement et d’admiration face aux effets d’annonce d’un travail qu’il veut de titan.

Ainsi, de 2018 à 2020:

- Lancement des travaux de construction du 4è pont reliant Yopougon au Plateau ;

- Lancement du démarrage des travaux des autoroutes Abidjan-San Pedro et Tiébissou – Bouaké;

- Fourniture de 500 autobus par an à la SOTRA;

- Construction du CHU d’Abobo et de six nouveaux centres hospitaliers régionaux, cinq hôpitaux généraux et trois hôpitaux militaires (Daloa, Bouaké et Korhogo) et 200 établissements sanitaires de premier contact;

- 133 milliards environ à investir pour la construction et l’équipement de quinze nouveaux établissements et la réhabilitation de 23 établissements d’enseignement technique et professionnel à travers le pays;

- Électrification de tous les villages de plus de 500 habitants à la fin 2019;

- Priorité à la consolidation de l’approvisionnement en eau potable de la ville d’Abidjan. En cette nouvelle année 2018:

- Ouverture de 3440 nouvelles classes dans le primaire, soit au moins 573 nouvelles écoles;

- Construction de 40 collèges de proximité, de 7 lycées avec internat pour les jeunes filles;

- Recrutement de 5000 instituteurs adjoints.

C’est la technique du bluff avec cette politique de rouleau compresseur. Même les aveugles voient que Ouattara ne fait pas ce qu'il dit et que la quasi-totalité de ses propres promesses, à l’occasion de sa prise du pouvoir, ont rarement sinon jamais été réalisées. Le chef de l’État s’est présenté sous le slogan prétentieux et racoleur de «ADO Solutions». La solution renvoie à la résolution des problèmes dans l’immédiat. Ses affiches de campagne clamaient alors notamment: «Ne donne pas ta voix au chômage», «Ne donne pas ta voix à la pauvreté»…

Aussi, a-t-il pris de nombreux engagements et fait à la pelle des promesses pour son premier mandat qu’il voulait alors unique (2011-2015). Les plus emblématiques: 5 universités, 60.000 logements économiques et sociaux, 65.000 classes, assurance maladie universelle, 1 million d’emplois, eau gratuite dans les villages, 5 hôpitaux et 100 centres de santé, baisse du coût de la vie.

Pour ses vœux de nouvel an 2013, Alassane Ouattara est passé à l’attaque pour annoncer les couleurs de la mise en œuvre de ses principales promesses. «La santé sera la priorité des priorités en 2013, avec notamment la mise en œuvre effective de l’assurance maladie, la construction de 450 établissements sanitaires dotés de plateaux techniques plus efficaces et plus performants», a-t-il annoncé à la cantonade. Sur sa lancée, le chef de l’État a gardé le cap: «En matière de logements, 2013 verra aussi l’intensification de la réalisation de logements sociaux et économiques. L’objectif pour les trois prochaines années est de réaliser 50.000 logements à Abidjan et 10.000 à l’intérieur du pays (Abengourou, Aboisso, Adzopé, Bouaflé, Bouaké, Bondoukou, Bouna, Boundiali, Dabou, Daloa, Divo, Daoukro, Duékoué, Ferkessédougou, Gagnoa, Guiglo, Kong, Korhogo, Mankono, Minignan, Odienné, Sassandra, Séguéla, Soubré, Toumodi et Yamoussoukro, ndlr)».

«En matière d’éducation, la construction de nouvelles universités viendra renforcer les six sites universitaires que nous avons déjà réhabilités», a-t-il déclaré avant de s’épancher sur le délicat sujet du coût de la vie et de la pauvreté.

Sur le premier, Ouattara s’est montré ferme: «Durant l’année écoulée (2012), l’adoption du programme national d’investissement agricole a tracé les grandes étapes vers l’autosuffisance alimentaire dans ce domaine. Un accent particulier sera mis sur les cultures vivrières, notamment le riz avec l’augmentation de la production nationale. Cela est à notre portée et nous permettra d’assurer la sécurité alimentaire tout en réduisant le coût des denrées alimentaires».

Sur la question de la pauvreté, «ADO Solutions» a proposé sa solution: «La lutte contre la pauvreté est un véritable défi. (…) Le potentiel que recèle notre pays nous permettra de réduire la pauvreté de moitié en 2015». C’est le miroir aux alouettes. Sur tous ces projets emblématiques, échec et mat. Aucun de ces engagements sur lesquels il a pris le pouvoir en force en 2011 n’a vu le jour. Si, quand même: la première université sur les cinq promises en 2015 s’est ouverte à la rentrée académique d’octobre… 2017 à Man (chef-lieu de région du Tonkpi à l’Ouest). Et le chef de l’Etat est désormais muet sur les universités de Bondonkou (chef-lieu de la région du Gontougo au Nord-est) et San Pedro (chef-lieu de région du même nom au Sud-ouest) dont il a annoncé les ouvertures en 2020. Le 7 mars 2015 pourtant, au cours du meeting de clôture de sa visite d’État dans le Bas-Sassandra, Ouattara prévoyait «la construction de l’université de San Pedro dont les travaux débuteront en 2015 pour que les cours y démarrent en octobre 2016». Du pipeau. En deux mandats, les cinq universités promises pour le premier quinquennat ne verront donc pas le jour; une seule est née après césarienne. C’est le même sort notamment pour l’eau gratuite dans nos villages, la construction des 5 hôpitaux, de l’aéroport international de San Pedro et l’autoroute de l’Est allant de Grand-Bassam à la frontière du Ghana La poudre de perlimpinpin concerne également l’électrification rurale et l’approvisionnement en eau potable de la ville d’Abidjan. Ouattara a annoncé, dans ses vœux pour 2018, l’électrification de tous les villages de plus de 500 habitants à la fin 2019. Or, en 2016, il déclarait que cette opération prendrait fin «avant 2017».

Quant à l’eau potable, le chef de l’État valse. D’abord, il a annoncé que l’année 2014 «verra la fin de la pénurie d’eau potable à Abidjan grâce notamment aux travaux d’approvisionnement à partir de Bonoua». Ensuite, il a promis la fin de la galère «dès la fin de janvier 2015» et enfin, au milieu des interruptions intempestives de fourniture, il parle, en 2018, de la consolidation de cet approvisionnement en eau potable. Le taux de pauvreté des ménages se loge dans cette même (mauvaise) veine. Alors qu’il devrait être «réduit de moitié en 2015», il est passé, selon le Gouvernement lui-même qui en a fait l’annonce officielle le 20 septembre 2015, de 51% en 2011 à… 46% environ en 2015, soit 5% de réduction, loin, très loin des 25% promis. Car la sécurité alimentaire n’est nullement garantie, avec les importations massives par les quotataires des denrées de première nécessité comme le riz, et le coût de la vie n’arrête pas de prendre l’ascenseur, malgré la création, le 22 juin 2017, d’un comité fantoche de lutte contre la cherté de la vie, mais qui a le don de montrer l’étendue de l’imposture du pouvoir. «Oui, la vie est chère, reconnaissait en effet Ouattara dans ses vœux pour 2014. Le Gouvernement fait donc de la lutte contre la vie chère une priorité. (…) C’est pourquoi j’ai demandé au Gouvernement de renforcer la concertation avec tous les acteurs afin que des réponses concrètes soient apportées en 2014 à la situation des prix». En 2017, il revenait à la charge: «Je suis conscient que le coût de la vie reste encore élevé pour un bon nombre de nos concitoyens malgré les augmentations des revenus des planteurs, des fonctionnaires et des employés du privé. Des efforts importants seront faits en 2017 pour réduire le prix des produits de première nécessité en développant la production des produits vivriers de contre-saison, mais aussi en facilitant le transport et en stimulant la concurrence.»

Vœux pieux comme l’a été la mise sur pied de l’assurance maladie universelle. «Nous avons décidé de la mise en place de la couverture maladie universelle dans le courant de l’année 2014», s’engageait Ouattara. La loi n°2014-131 du 24 mars 2014 loi instaure l’assurance obligatoire, mais la Couverture maladie universelle (CMU), dont «la phase pilote», selon Ouattara, était censée débuter «effectivement dans le premier trimestre 2017», relève des paroles en l’air. Les 60.000 logements dits sociaux sur 72 chantiers commencent seulement maintenant à être livrés, au compte-gouttes. Mieux vaut tard que jamais. Le 22 décembre 2016, Daniel Kablan Duncan, alors Premier ministre, a remis les clés de 512 souscripteurs de la Cité ADO à Gnandobité (quartier de la commune de Yopougon, à Abidjan), non loin de la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca, prison civile). Le 28 décembre 2017, son successeur, Amadou Gon Coulibaly, en a fait autant en remettant officiellement les clés à 4003 souscripteurs sur le site «Akwaba» à Ebimpé, dans la commune d’Anyama. La pilule est en effet amère au point que, plus de six ans après la pose, le 9 janvier 2012, de la première pierre de l’opération «1 Ivoirien 1 toit», moins de 10% des logements sont disponibles. Car ce ne sont plus les plus démunis, comme promis, qui y ont accès.

En application de l’ordonnance n°2017-279 du 10 mai 2017 portant aménagement des dispositions du Code général des impôts relatives aux logements à caractère économique et social, les logements sont désormais hors de portée de la quasi-totalité des 72.000 souscripteurs qui se sont acquittés de trente mille francs (30.000 FCFA) comme droit de préinscription. Au lieu d’«une maison pour chaque famille à partir de 5 millions», comme l’indique l’affiche de campagne, le logement à caractère social est maintenant accessible à douze millions cinq cents mille francs (12.500.000 FCFA), quand le prix unitaire maximum de vente du logement à caractère économique.est fixé à vingt-trois millions de nos francs (23.000.000 FCFA). Les souscripteurs n’ont plus leurs yeux que pour pleurer tout comme les militants du RDR, auxquels le parti dont Ouattara est le président a promis une «banque des militants». «Cette structure, nous espérons pouvoir la mettre en œuvre dès la fin du mois de juin 2016. Les études sont en cours et c’est bien dans quelques semaines», affirmait, le 03 avril 2016, Gilbert Koné Kafana, secrétaire général adjoint chargé de l’Organisation, de l’Administration et du Patrimoine du RDR. Et ceux qui ont cru en sa promesse du 1er mai 2016 de«mettre fin au monopole» de la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE) et de la Société de distribution de l’eau de Côte d’Ivoire (SODECI), en sont pour leurs frais. Au pied du mur, Ouattara, champion du monde de la communication politique, est conscient des limites de ses mesures de pure démagogie. Il a donc choisi de ruser et de se livrer à un jeu de substitution pour cacher ces cuisants revers. De «ADO Solutions» qui ne fait plus recette, il a lancé le slogan de «Émergence en 2020»; mais cette perspective lointaine n’enchante plus devant la dure réalité du terrain. Alors maintenant, c’est «ADO bâtisseur». Qui confond vitesse et précipitation dans les inaugurations de projets dont il a hérité en quasi-totalité et aligne annonce sur annonce. Pour noyer le poisson.

Car le quatrième pont d’Abidjan devant relier la commune de Yopougon à l’île Boulay et au cordon littoral, est aussi un legs au nom de la continuité de l’État. Cet ouvrage de franchissement de la lagune Ebrié a été prévu sous Laurent Gbagbo avec un coût prévisionnel de 125 milliards de nos francs. Baptisé justement «pont Laurent Gbagbo» avec une chaussée routière de trois voies de 3,50 mètres, il était conçu pour être un pont à haubans de 1083 mètres de long et une largeur totale du tablier de 32 mètres. Les travaux de la première branche (Yopougon-île Boulay) ont été lancés le 13 juin 2008. Quant aux lycées avec internat de jeunes filles, c’est le serpent de mer. Le 30 mars 2013, Kabran Assoumou, directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale et de l’Enseignement technique, annonçait à Bongouanou (chef-lieu de région du Moronou au Centre-est), le projet du Gouvernement d’ouvrir dans chacun des douze districts mort-nés du pays (à l’exception de ceux d’Abidjan et Yamoussoukro) un lycée pour jeunes filles avec internat. Mais tout le monde, à commencer par les vendeurs d’illusions, le sait ou devrait le savoir: on peut tromper tout le monde une partie du temps. On peut tromper une partie du peuple tout le temps. On ne peut tromper tout le monde tout le temps. 

 

FERRO M. Bally

 

Michel Desire

President of Morning of Africa.
Mail: michel@moacinter.com